Histoire du parfum : repères vérifiés de l'Antiquité à la chimie
L'histoire du parfum tient en trois changements de support : des huiles et des fumées pendant des millénaires, l'alcool à partir du XIVe siècle, les molécules de synthèse à la fin du XIXe. Tu sauras situer chaque grand repère, du kyphi égyptien aux gantiers de Grasse, avec la source qui le date.
Par l'équipe du club ·
Le parfum a changé trois fois de support. Pendant des millénaires, on se parfume avec des huiles, des graisses et des fumées ; à partir du XIVe siècle, l'alcool entre dans le parfum ; à la fin du XIXe siècle, la chimie apprend à fabriquer en laboratoire des molécules odorantes. L'histoire du Musée international de la parfumerie de Grasse rappelle que la parfumerie a fait naître des objets depuis plus de quatre millénaires, dans toutes les civilisations.
Ce cours suit ces trois âges avec une règle simple : une date n'y figure que si une page sérieuse la donne. L'histoire du parfum passe de livre en blog et ses années se déforment en route ; quand deux bonnes sources se contredisent, tu verras les deux.
Comment se parfumait-on dans l'Antiquité ?
Dans l'Égypte ancienne, le parfum était une huile ou une fumée, pas un liquide alcoolisé. L'étude de l'équipe de Robert Littman et Jay Silverstein sur le parfum mendésien, publiée dans la revue Near Eastern Archaeology en 2021, rappelle que parfums et onguents avaient pour base la graisse animale et l'huile végétale. On obtenait l'odeur en brûlant des résines, des écorces et des plantes, ou en les laissant macérer.
Le kyphi, l'une des rares recettes égyptiennes parvenues jusqu'à nous, figure dans le papyrus Ebers : des résines, des baies et des racines broyées, mélangées puis brûlées pour parfumer la maison et les vêtements. Les auteurs grecs et latins vantent aussi le « mendésien », du nom de la ville de Mendès, dans le delta du Nil, que Dioscoride décrit comme un mélange d'huile de balanos, de myrrhe, de cassia et de résine de pin. Les fouilles de Tell Timai, l'antique Thmouis, ont mis au jour un atelier de parfumerie, et l'équipe a recréé ce parfum en laboratoire.
Quand l'alcool est-il entré dans le parfum ?
L'alcool est entré dans le parfum tard. D'après la même étude, la distillation de l'alcool est connue dès le IVe siècle avant notre ère, mais elle ne sert au parfum qu'à partir du XIVe siècle de notre ère. C'est ce passage qui rend possible le parfum liquide et léger que tu connais.
L'Osmothèque, le conservatoire des parfums de Versailles, garde un parfum de cette même époque : l'Eau de la Reine de Hongrie, qu'elle date du XIVe siècle dans son article sur les Trésors de sa collection. Le nom évoque une reine ; le conservatoire, lui, ne donne qu'un siècle, et c'est le repère sûr. Le même article cite deux vinaigres parfumés plus tardifs, le Vinaigre des 4 voleurs (1800) et le Vinaigre aromatique de Bully (1818), ainsi que l'Eau de Cologne de Napoléon à Sainte-Hélène (1820).
D'où vient l'eau de Cologne du XVIIIe siècle ?
L'eau de Cologne vient de Cologne, en Allemagne, où l'Italien Jean Marie Farina, Giovanni Maria de son nom de naissance, produit au début du XVIIIe siècle une eau parfumée fraîche et légère. L'article de Wikipédia sur l'eau de Cologne date de 1708 le début de sa production d'une « eau admirable » et de 1709 l'eau de Cologne elle-même ; il précise qu'elle mêlait des huiles essentielles à un alcool presque pur, à rebours des parfums capiteux de l'époque, et qu'elle était d'abord vendue comme un médicament.
La paternité de l'invention est disputée. Le même article rapporte qu'un procès tenu à Milan de 1902 à 1907 a conclu que Jean-Marie Farina ne pouvait pas en être le créateur, et que des prospectus du XVIIIe siècle désignent Paul Feminis comme l'inventeur et Farina comme son successeur. Retiens donc la ville et le siècle, plus sûrs que le nom.
Le mot a fini par désigner toute une catégorie. Une eau de Cologne d'aujourd'hui associe, dans un éthanol dilué, des huiles d'agrumes où reviennent la bergamote et le néroli, avec parfois de la lavande, du romarin ou du petit grain. Le même article la compte parmi les parfums favoris de Louis XV, de Louis XVI et de Napoléon.
Qui étaient les gantiers-parfumeurs de Grasse ?
Les gantiers-parfumeurs de Grasse étaient des artisans du cuir et des gants qui ont fait du parfum un métier à part entière. La fiche de l'UNESCO sur les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse date d'au moins le XVIe siècle la culture des plantes à parfum, leur transformation et la création d'assemblages odorants, développées « dans un environnement artisanal longtemps dominé par la tannerie ».
La fiche patrimoine de la ville de Grasse sur la halle Chiris donne les étapes. La parfumerie grassoise, née de la tannerie au XVIe siècle, prend son essor au siècle suivant. En 1724, les gantiers parfumeurs se séparent de la corporation des tanneurs ; leurs statuts sont homologués en 1729. Vers 1750 apparaît l'enfleurage à froid, qui permet d'extraire le parfum des fleurs les plus délicates : fleur d'oranger, jasmin, tubéreuse.
Au XIXe siècle, Grasse se spécialise dans les matières premières et s'industrialise ; la même fiche indique que l'industriel grassois Léon Chiris acquiert en 1894 les premiers brevets d'extraction par solvants volatils. Ces savoir-faire du Pays de Grasse ont été inscrits en 2018 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La Classe sur Grasse et le Pays de Grasse prend le relais, et celle sur les procédés d'extraction des matières à parfum détaille l'enfleurage.
Quand naît la parfumerie moderne ?
La parfumerie moderne naît quand la chimie entre dans les formules, à la fin du XIXe siècle, et la coumarine en est un bon exemple. L'article de Wikipédia sur la coumarine retrace son parcours : isolée de la fève tonka en 1820 par le chimiste Vogel, synthétisée en 1868 par le chimiste anglais William Henry Perkin, puis employée par Paul Parquet dans Fougère royale, pour la maison Houbigant, et par Aimé Guerlain dans Jicky, en 1889. La même page note que la fève tonka libère des arômes de vanille, de foin et d'amande.
Fougère Royale est un cas d'école pour les dates. Wikipédia écrit 1882 ; la page de la collection de l'Osmothèque donne 1884 et range ce parfum parmi ceux « qui ont fondé les bases de la parfumerie moderne ». Le club garde les deux années, chacune avec sa source. La fiche de la famille des fougères raconte ce que la coumarine y apporte.
Toutes les institutions ne placent pas la frontière au même endroit. Le Musée international de la parfumerie, déjà cité, situe la naissance de la parfumerie contemporaine au début du XXe siècle, grâce à François Coty, et rappelle que c'est en France que Coco Chanel lança la mode des parfums riches en aldéhydes. Entre Fougère Royale et Le Chypre de Coty, que l'Osmothèque date de 1917, il y a une génération ; ce passage se sent en conférence au conservatoire, et la Classe sur l'Osmothèque, conservatoire des parfums disparus explique comment y aller.
Les repères de l'histoire du parfum en un tableau
Le tableau reprend chaque repère du cours avec ce qu'il change et la source qui le date.
| Date | Repère | Ce qui change | Source |
|---|---|---|---|
| Antiquité | Kyphi du papyrus Ebers, parfum mendésien | Le parfum est une huile, une graisse ou une fumée | Étude sur le parfum mendésien, 2021 |
| XIVe siècle | L'alcool sert au parfum ; Eau de la Reine de Hongrie | Le parfum peut devenir un liquide léger | Osmothèque ; étude de 2021 |
| 1708 ou 1709 | Eau de Cologne de Farina, à Cologne | Des huiles essentielles dans un alcool presque pur | Wikipédia, eau de Cologne |
| 1724 et 1729 | Les gantiers parfumeurs de Grasse quittent les tanneurs, puis ont leurs statuts | Le parfum devient un métier à part | Ville de Grasse |
| Vers 1750 | Enfleurage à froid | On capte l'odeur des fleurs fragiles | Ville de Grasse |
| 1868 | Synthèse de la coumarine par Perkin | Une odeur se fabrique en laboratoire | Wikipédia, coumarine |
| 1882 ou 1884 | Fougère Royale, Houbigant | Une molécule de synthèse entre dans un parfum célèbre | Wikipédia ; Osmothèque |
| 1889 | Jicky, Guerlain | La coumarine chez une autre grande maison | Wikipédia, coumarine |
| 1894 | Brevets de Léon Chiris | L'extraction par solvants volatils s'industrialise | Ville de Grasse |
| 2018 | Inscription à l'UNESCO | Les savoir-faire du Pays de Grasse sont reconnus | UNESCO |
Exercice : les trois âges du parfum sur la table de la cuisine
Cet exercice te fait sentir, avec ce que tu as dans ta cuisine, les supports successifs du parfum : la fumée, l'huile, la fraîcheur des agrumes, puis une molécule. Rien ne se met sur la peau ; tout se sent au-dessus d'une poêle ou sur une mouillette, à défaut une bande de papier blanc.
- La fumée. Dans une poêle sèche, à feu doux, chauffe une pincée de graines de coriandre ou un petit morceau de bâton de cannelle pendant une trentaine de secondes. Coupe le feu et sens au-dessus de la poêle. Note ce que la chaleur a réveillé.
- L'huile. Dépose un zeste de citron ou d'orange dans une cuillère à soupe d'huile de tournesol, couvre et attends une heure. Trempe le bout d'une mouillette dans l'huile et sens : c'est le principe de la macération, que pratiquaient déjà les Égyptiens.
- Les agrumes. Plie un zeste frais au-dessus d'une autre mouillette : le fin brouillard qui jaillit de l'écorce porte son odeur. Sens tout de suite, puis dix minutes plus tard. C'est cette fraîcheur d'agrume que l'eau de Cologne a mise en flacon.
- La molécule. Si tu as une fève tonka, gratte-la légèrement et sens-la : la coumarine a été isolée de cette fève. À défaut, sens une poignée de foin sec, celui qu'on vend pour les rongeurs.
- Aligne tes mouillettes dans l'ordre et note trois mots pour chacune. Tu as sur la table, en raccourci, quatre millénaires d'histoire.
Raconte ce que tu as senti dans le cercle Histoire, flacons et maisons, où le club parle des parfums anciens et de leurs flacons.
Pour aller plus loin
- Histoire du Musée international de la parfumerie museesdegrasse.com
- Eau de Cleopatra: Mendesian perfume and Tell Timai (Littman, Silverstein, Goldsmith, Coughlin, Mashaly, Near Eastern Archaeology, 2021, version auteur) irep.ntu.ac.uk
- Les trésors de l'Osmothèque osmotheque.fr
- Eau de Cologne, Wikipédia fr.wikipedia.org
- Les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse, UNESCO ich.unesco.org
- Fiche patrimoine n°3 : Grasse, halle Chiris (Ville de Grasse, Ville d'art et d'histoire) ville-grasse.fr
- Coumarine, Wikipédia fr.wikipedia.org
- La collection, Osmothèque osmotheque.fr
Ce qu'en disent les membres
On pliait les zestes d'orange au-dessus des pâtisseries, alors l'étape 3 je la faisais sans le savoir. Pour moi la plus forte, c'est l'huile au zeste, ronde comme l'eau de fleur d'oranger des cornes de gazelle. Quand à la fève tonka, je vais en demander au marché.
Question de débutante : le néroli et le petit grain, ça vient du même arbre ? Par contre je ne savais pas que l'eau de Cologne se vendait comme un médicament au début.
Romane, la réponse est dans les deux fiches, néroli et petit grain. Ouvre-les côte à côte, ça se comprend tout de suite.
De fève tonka j'en avais pas, alors j'ai fait l'étape 4 avec le foin du clapier de ma voisine.
Le tabac miellé de mon grand-père, je me demande s'il n'y avait pas de la fève tonka dedans. Quelqu'un sait si ça se faisait pour la pipe ?
Loïc, la page sur la coumarine citée dans la Classe le dit : la fève tonka a servi à aromatiser certains tabacs à pipe. Pour le tabac de ton grand-père, personne ne pourra l'affirmer, mais ton nez a peut-être raison.
L'eau de Cologne se vendait aussi comme remède ; la Classe a raison de garder l'histoire de Feminis, parce que des prospectus de l'époque le nomment avant Farina et que mes élèves retiennent mieux une légende quand les archives la corrigent. Si quelqu'un a mieux, je prends.
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