Naturel ou synthétique : ce que la chimie a apporté au parfum
Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la parfumerie mêle matières naturelles et molécules de synthèse, et aucune des deux n'est meilleure ni plus sûre par principe. Tu sauras dater les molécules qui ont changé le parfum, de la coumarine à l'Iso E Super, et lire le mot naturel sans lui prêter de vertus.
Par l'équipe du club ·
Savoir qu'une matière est naturelle ou de synthèse ne dit, à lui seul, ni si un parfum est réussi ni s'il contient des allergènes. Ce que la chimie a changé, c'est la palette : depuis l'essor de la chimie organique au XIXe siècle, elle a donné aux parfumeurs des copies abordables de matières rares, des notes que les fleurs ne livrent pas et des effets nouveaux, de la puissance des aldéhydes à la fraîcheur de l'Hedione.
À l'inverse, une huile essentielle n'échappe pas aux allergènes parce qu'elle vient d'une plante : le règlement européen sur l'étiquetage des allergènes de parfum range l'huile de citron, de bergamote ou de lavande dans la même liste que la vanilline et l'Iso E Super. Cette Classe te donne les définitions, les repères de dates de la coumarine, de la vanilline, des aldéhydes, de l'Hedione et de l'Iso E Super, et un exercice de cuisine pour sentir l'écart entre une matière et sa molécule.
Quelle différence entre matière naturelle et matière de synthèse en parfumerie ?
En parfumerie, une matière naturelle existe telle quelle dans la nature, une matière de synthèse est fabriquée par réaction chimique. Le glossaire de la Société française des parfumeurs définit le produit naturel comme un produit « existant dans la nature, d'origine végétale ou animale », et le produit de synthèse comme un produit obtenu par réaction chimique, à partir d'essences naturelles ou d'autres matières chimiques.
Le même glossaire dit à quoi servent les produits de synthèse. Ils remplacent parfois des produits naturels, pour des questions de réglementation ou de prix, mais leur principal usage est d'offrir une large gamme d'odeurs : des notes florales introuvables dans la nature, comme le lilas ou le muguet, et des notes fruitées comme la framboise, la pêche ou la mangue. Une molécule de synthèse peut aussi reproduire exactement une molécule présente dans une plante, comme la coumarine de la fève tonka ou la vanilline de la gousse de vanille.
Comment la coumarine et la vanilline ont-elles ouvert la parfumerie moderne ?
La coumarine et la vanilline comptent parmi les premières molécules de synthèse entrées en parfumerie. L'histoire du parfum publiée par la Société française des parfumeurs raconte qu'en 1868, le chimiste Perkin obtient par synthèse le principe odorant de la fève tonka, la coumarine, dont l'odeur évoque le foin coupé. Elle apparaît pour la première fois dans Fougère Royale d'Houbigant, composé par Paul Parquet ; le glossaire de la SFP la compte parmi les notes de l'accord qui définit la famille des fougères, avec la lavande, la mousse de chêne et la bergamote.
La vanilline suit de près. L'article de Wikipédia sur la vanilline date sa première synthèse de 1874, par Wilhelm Haarmann et Ferdinand Tiemann, à partir de la coniférine qu'on trouve dans l'écorce de pin ; la Société française des parfumeurs ajoute que Reimer la produit ensuite industriellement. La vanilline se fabrique à faible coût, alors que la vanille naturelle est très chère à produire, et le même article estime à environ 2 % la vanilline extractible d'une gousse.
Ces molécules n'ont pas été accueillies d'emblée par le luxe. La Société française des parfumeurs le résume en une phrase : « Les produits de synthèse, d'abord mal acceptés dans la parfumerie de luxe, car accusés d'être vulgaires et de défigurer les fragrances naturelles, s'imposent avec "Jicky", créé en 1889, par Aimé Guerlain. »
La Classe sur l'histoire du parfum, de l'Antiquité aux molécules de synthèse replace ces dates dans le temps long.
Pourquoi les aldéhydes ont-ils changé le bouquet floral ?
Les aldéhydes ont changé le bouquet floral en démultipliant sa puissance. Pour le glossaire de la Société française des parfumeurs, le mot désigne surtout, en parfumerie, les aldéhydes aliphatiques, des produits de synthèse dont l'emploi marqué est à l'origine des parfums dits aldéhydés.
Le N° 5 en est l'exemple connu. L'article de Wikipédia sur le N° 5 raconte qu'Ernest Beaux le compose en 1921 pour Gabrielle Chanel, qui ne voulait pas d'un soliflore mais d'un parfum composé et abstrait. Beaux ajoute au bouquet floral des aldéhydes en C12, surtout le dodécanal, aux notes de lys et de violette, et le 2-méthylundécanal, composé synthétique à la vague odeur d'orange. L'article précise que la puissance des quelque quatre-vingts éléments de la formule est démultipliée par une surdose d'aldéhydes.
Que sont l'Hedione et l'Iso E Super ?
L'Hedione et l'Iso E Super sont deux molécules de synthèse de la seconde moitié du XXe siècle, l'une florale, l'autre boisée. L'article de Wikipédia sur l'Hédione la présente comme une découverte de la société suisse Firmenich, brevetée en 1962 et élaborée à partir du jasmonate de méthyle trouvé dans l'absolue de jasmin : « sa note linéaire capture le côté frais du jasmin ». Elle est mise en vedette en 1966 par Eau Sauvage de Christian Dior.
L'Iso E Super vient une décennie plus tard. L'article de Wikipédia en anglais qui lui est consacré date sa création de 1973 chez International Flavors & Fragrances, par John Hall et James Milton Sanders, et sa première utilisation dans un parfum de 1975, avec Halston. Il cite aussi Molecule 01, lancé en 2006 par Escentric Molecules et composé uniquement d'Iso E Super dilué : une molécule de synthèse portée seule, comme un parfum.
| Molécule | Odeur décrite par les sources | Repère de date | Ce qu'elle a marqué |
|---|---|---|---|
| Coumarine | Foin coupé | 1868, synthèse par Perkin | Fougère Royale d'Houbigant, puis la famille des fougères |
| Vanilline | Vanille, sans les autres composants de la gousse | 1874, synthèse par Haarmann et Tiemann | Une vanille produite industriellement, à faible coût |
| Aldéhydes en C12 | Lys et violette (dodécanal), vague odeur d'orange (2-méthylundécanal) | 1921, N° 5 | Les parfums dits aldéhydés |
| Hedione | Côté frais du jasmin | Brevetée en 1962 par Firmenich | Eau Sauvage de Christian Dior, en 1966 |
| Iso E Super | Boisé | 1973, chez IFF | Halston en 1975, Molecule 01 en 2006 |
Le naturel est-il meilleur que le synthétique ?
Le naturel n'est pas meilleur que le synthétique par principe : les deux ne font pas le même travail. Une matière naturelle est un mélange complexe, et c'est sa force. L'article de Wikipédia sur la vanilline souligne que l'arôme de la gousse a un profil sensiblement différent de la vanilline de synthèse, parce qu'il contient de nombreux autres composants, quand la molécule obtenue par synthèse est chimiquement pure.
La molécule de synthèse, elle, apporte ce que la plante ne donne pas ou donne mal : un prix accessible, comme pour la vanilline, une note introuvable dans la nature, comme le muguet, ou un effet nouveau, comme la note de jasmin fraîche et aérienne de l'Hedione. Le glossaire de la SFP cite aussi la réglementation parmi les raisons de remplacer un produit naturel par un produit de synthèse. Un parfum se juge au nez, pas à l'origine de ses matières.
Naturel veut-il dire sans allergène ?
Naturel ne veut pas dire sans allergène, et synthétique pas davantage. Le règlement (UE) 2023/1545 de la Commission, qui modifie le règlement cosmétique européen, impose de nommer dans la liste des ingrédients de nouvelles substances parfumantes allergisantes, en plus des 24 déjà concernées, dès qu'elles dépassent 0,001 % dans un produit sans rinçage, comme un parfum, ou 0,01 % dans un produit à rincer.
Cette liste mêle les deux mondes. On y trouve des huiles et extraits naturels, comme ceux de jasmin, de rose de Damas, de lavande, de santal, de citron ou de bergamote, et des molécules de synthèse comme la vanilline ou l'Iso E Super, inscrit sous son nom d'ingrédient, Tetramethyl acetyloctahydronaphthalenes. Le règlement prévoit qu'un produit non conforme puisse être mis sur le marché de l'Union jusqu'au 31 juillet 2026 et mis à disposition jusqu'au 31 juillet 2028. La Classe sur les allergènes déclarés et les normes de l'IFRA détaille ce que veulent dire ces noms sur une étiquette.
L'IFRA, l'International Fragrance Association, tient le même raisonnement dans ses normes, qui limitent, restreignent ou interdisent certaines matières quand leur usage sûr pose question. Elle précise que le mot produits chimiques ne désigne pas seulement des créations de laboratoire, mais aussi des matières odorantes du monde naturel, que les huiles essentielles peuvent contenir des constituants soumis à ses restrictions, et qu'une huile essentielle d'agrume peut faire l'objet d'une norme à elle seule. Si ta peau réagit à un parfum, la question se pose à un médecin ou à un pharmacien, pas à l'étiquette.
Exercice : la gousse de vanille contre la vanilline
Cet exercice te fait sentir, avec deux produits de cuisine, l'écart entre une matière naturelle et sa molécule principale. Il ne demande ni peau ni dégustation, seulement ton nez et un quart d'heure.
- Procure-toi une gousse de vanille, ou un flacon dont l'étiquette annonce un extrait de vanille, et un sucre ou un arôme dont l'étiquette mentionne la vanilline. Lire les deux étiquettes fait partie de l'exercice.
- Mets un peu de chaque dans deux petits pots identiques : une pincée de grains grattés ou de sucre, ou une goutte sur une bande de papier. Ferme les pots dix minutes.
- Ouvre et sens d'abord la vanilline, puis la gousse, puis encore la vanilline. Note ce qu'elles ont en commun, puis ce que tu ne trouves que dans la gousse : boisé, fumé, fruit sec, alcool ? Les mots sont des pistes, pas des réponses.
- Recommence le lendemain dans l'ordre inverse, pour ne pas te laisser guider par la première impression.
- Si tu as une fève tonka, ajoute un troisième pot : la Société française des parfumeurs rappelle que la coumarine est son principe odorant, et que son odeur évoque le foin coupé.
L'écart que tu cherches est celui que décrit l'article de Wikipédia sur la vanilline : une molécule pure d'un côté, un arôme naturel aux nombreux composants de l'autre. Ni l'un ni l'autre n'est plus vrai : ce sont deux matières différentes, que la parfumerie emploie pour des raisons différentes.
Coumarine Vanilline Aldéhydes Hedione Iso E Super
Pour aller plus loin
- Glossaire, Société française des parfumeurs sfp-parfumeurs.com
- Histoire du parfum, Société française des parfumeurs (texte d'Annick Le Guérer) sfp-parfumeurs.com
- Vanilline, Wikipédia fr.wikipedia.org
- No 5 (parfum), Wikipédia fr.wikipedia.org
- Hédione, Wikipédia fr.wikipedia.org
- Tetramethyl acetyloctahydronaphthalenes (Iso E Super), Wikipedia en.wikipedia.org
- Règlement (UE) 2023/1545 de la Commission du 26 juillet 2023, EUR-Lex eur-lex.europa.eu
- IFRA Standards, International Fragrance Association ifrafragrance.org
Ce qu'en disent les membres
Fait l'exercice vite fait avec la gousse du fournil et un sachet de sucre vanilliné, pareil au premier nez, et puis la gousse a ce côté fumé et rhum que le sachet a pas.
Chez ma mère, on achetait l'eau de fleur d'oranger au marché et on disait que c'était ce qu'il y avait de plus pur. Quand à moi, je croyais que naturel voulait dire sans risque. Du coup, l'huile de néroli, elle est dans la liste aussi ?
Oui, Fatima : l'huile de fleur d'oranger amer, que le glossaire de la SFP appelle néroli, figure dans le règlement sous le nom Citrus Aurantium Flower Oil. Être sur la liste veut dire qu'on doit la nommer sur l'étiquette au-delà d'un seuil, pas qu'elle est interdite.
La lavande dans la liste des allergènes, et le lavandin avec, ça m'a fait drôle. Chez nous, on passait devant les distilleries en été et ont se disait que tout ce qui sortait de là ne pouvait être que bon... Bon, je ne dis pas que c'était mauvais, je dis que c'était naturel, et que ce n'est pas la même chose.
Huguette
La vanilline seule attaque net, sucrée, sans grande longueur ; la gousse arrive plus lentement, plus minérale (oui, je sais), avec une fin boisée et un peu de tabac. Pas un défaut d'un côté et une qualité de l'autre, juste deux matières.
Le muguet des parfums qui ne vient pas de la fleur, le glossaire le dit noir sur blanc. Je le relis à chaque fois.
Les autres Classes
Classe n°5 · 8 min de lecture
Procédés d'extraction du parfum : de la fleur à l'absolue
On tire l'odeur d'une plante de cinq façons principales : la vapeur d'eau, la pression à froid des zestes, la graisse de l'enfleurage, les solvants volatils et le CO2 supercritique, et chacune donne une matière qui porte son propre nom. Tu sauras distinguer une huile essentielle, une concrète et une absolue, comprendre pourquoi le jasmin ne passe pas à l'alambic, et refaire trois de ces gestes dans ta cuisine avec une orange.
Classe n°6 · 8 min de lecture
Grasse, capitale du parfum : fleurs, savoir-faire et UNESCO
Grasse est la ville où la culture des plantes à parfum, leur transformation et l'art de composer se sont développés ensemble depuis au moins le XVIe siècle, des savoir-faire inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO en 2018. Tu sauras d'où viennent la rose de mai, le jasmin, la tubéreuse et le mimosa du pays de Grasse, ce que conserve son musée, et comment sentir chez toi la palette de la ville.
Classe n°7 · 8 min de lecture
Osmothèque de Versailles : le conservatoire des parfums disparus
L'Osmothèque, à Versailles, garde 4 000 parfums, dont 800 disparus du commerce, et refait d'après leur formule d'origine ceux qu'on ne trouve plus. Tu sauras ce qu'elle conserve, pourquoi un parfum disparaît et comment le sentir aujourd'hui.